
Seize millions de francs congolais par semaine : c’est le montant potentiel des contributions que pourrait générer le marché central de Bunia au titre de l’assainissement, selon les estimations avancées par Prince Udotha, coordonnateur provincial de l’Engagement pour la citoyenneté et le développement (ECiDé) en Ituri. Pourtant, derrière ces chiffres qui interpellent, les commerçants continuent de travailler au milieu des montagnes d’immondices, sans bénéficier d’un service d’assainissement à la hauteur des prélèvements dénoncés. Une situation qui soulève de sérieuses interrogations sur la gestion des recettes, la responsabilité des autorités municipales et le respect des droits d’une population économiquement vulnérable.
D’après les estimations présentées par Prince Udotha, le marché central compterait environ 6 000 étalages actifs et près de 10 000 portes de boutiques et magasins. À raison de 1 000 francs congolais par unité et par semaine, les recettes potentielles atteindraient 16 millions de francs hebdomadaires, soit 64 millions par mois et près de 768 millions sur une année. Ces projections, qui restent à vérifier indépendamment, prennent une dimension particulièrement préoccupante au regard de l’état actuel du marché. L’acteur politique exige ainsi des explications sur la destination de ces fonds et leur éventuelle affectation aux services d’assainissement. Car pour les petits commerçants, souvent dépendants de leurs maigres recettes quotidiennes pour nourrir leurs familles, payer des taxes sans contrepartie visible constitue une charge supplémentaire difficilement supportable.
Cette dénonciation trouve son origine dans une réalité que les autorités ne peuvent ignorer : au marché central de Bunia, les déchets ménagers, les plastiques et les matières organiques en décomposition envahissent les espaces commerciaux et entravent la circulation. Selon Prince Udotha, les vendeurs seraient soumis à une contribution de 1 000 francs congolais par étalage et par boutique, chaque vendredi et samedi, au titre de l’assainissement, dans le cadre d’une collaboration entre la mairie et le service d’hygiène. Pourtant, plusieurs commerçantes dénoncent l’absence de résultats concrets et signalent que certains paiements ne donnent lieu à aucun reçu. « Tunalipa 1000 franc ya usafi, lakini usafi haipo ! Watoto wetu watakula ugonjwa ! », s’indigne une vendeuse, traduisant le sentiment d’abandon de ces femmes qui paient pour un service dont elles ne voient pas les effets.
Derrière cette insalubrité se profile une urgence sanitaire qui menace aussi bien les commerçants que les consommateurs. L’exposition des fruits, légumes, maniocs et autres denrées alimentaires aux déchets en décomposition favorise les risques de contamination. La prolifération des mouches, des rats et des moustiques, ainsi que les eaux souillées qui s’écoulent vers les caniveaux, aggravent les dangers liés aux maladies diarrhéiques, au choléra et à la fièvre typhoïde. Selon le coordonnateur provincial de l’ECiDé, les déchets peuvent rester plusieurs semaines sans être évacués, les responsables évoquant notamment une panne du véhicule de collecte. Une justification qui ne saurait, à elle seule, dissiper les inquiétudes des milliers de personnes qui fréquentent quotidiennement ce marché, parmi lesquelles figurent des femmes, des enfants et d’autres personnes particulièrement vulnérables.
Face à cette situation, Prince Udotha interpelle directement les autorités compétentes et demande l’intervention du ministre de l’Intérieur dans la gestion de la mairie de Bunia. Il réitère également la position de son parti, qui avait déjà réclamé la démission du maire pour ce qu’il qualifie de mauvaise gestion et d’incapacité à assurer l’assainissement de la ville. Au-delà de cette confrontation politique, cette affaire remet au centre du débat la responsabilité des institutions locales dans la protection des citoyens. Les commerçantes ne devraient pas avoir à choisir entre préserver leurs maigres revenus et s’exposer quotidiennement à un environnement insalubre. Elles ont droit à des conditions de travail dignes, à une fiscalité transparente et à des services publics répondant effectivement à leurs besoins.
Pour sa part, la mairie de Bunia n’avait pas encore réagi officiellement, au moment de la rédaction, aux accusations relatives aux prélèvements de 1 000 francs congolais ni à la paralysie prolongée de l’évacuation des déchets. Les tentatives de contact avec le service d’hygiène sont restées sans suite. Toutefois, des sources proches de l’hôtel de ville évoquent un partenariat avec un opérateur privé chargé de l’assainissement, ainsi que des difficultés logistiques et d’approvisionnement en carburant. Ces éléments restent à clarifier par les autorités municipales, dont la version demeure attendue conformément au principe du contradictoire. La transparence sur les mécanismes de perception, la destination des recettes et les responsabilités de chaque intervenant apparaît désormais indispensable pour dissiper les soupçons et rétablir la confiance.
À Bunia, l’enjeu dépasse désormais la seule accumulation des déchets : c’est la dignité de milliers de citoyens qui se trouve mise à l’épreuve. Les petits commerçants, particulièrement les femmes qui dépendent de leurs activités quotidiennes pour subvenir aux besoins de leurs familles, ne peuvent continuer à supporter seuls les conséquences d’une gestion de l’assainissement défaillante. L’heure est à l’action : évacuation immédiate des immondices, clarification des prélèvements, publication des mécanismes de gestion et mise en place d’un service régulier d’assainissement. Faire payer la population sans lui garantir un environnement sain ne peut constituer une politique de gestion urbaine acceptable. Les habitants de Bunia ont droit à la transparence, à la protection sanitaire et, surtout, à une gouvernance qui ne laisse pas les plus vulnérables payer le prix de ses défaillances.
La Reine Aminata Kitambala